Récit: Colombie-Britannique 2011
dim 6 novembre 2011 par Dams
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Juin 2010. Un an s’est écoulé depuis que Fred et moi sommes arrivés au Canada. Nous passons les dernières semaines chez nos amis Chris et Hannah du Blackfish Lodge. Nous avons juste le temps d’attraper les premiers saumons qui reviennent de la mer de Béring au large de l’Alaska. Ils retournent sur leurs rivières natales pour se reproduire et mourir.
Comme les saumons, il est temps pour nous de revenir sur notre terre natale, la France. Pour s’y reproduire, on ne sait pas et pour mourir on n’espère pas tout de suite.
On rentre avec l’impression d’avoir vécu une vie en un an, la tête remplie de souvenirs des rencontres, des paysages et de la faune de ce fabuleux pays.
Juin 2011. Un an jour pour jour après avoir quitté le Canada, me voici à nouveau à ses frontières, sans Fred cette fois-ci. Nico me rejoindra dans un mois. La première difficulté cette année consiste à convaincre les douaniers de me laisser pénétrer sur le sol canadien.
« Vous n’avez que quelques dollars sur vous. Vous construisez des maisons en rondins mais vous avez fait des études d’ingénieur aéronautique à Montréal. En plus de ça, vous dites que vous venez de France jusqu’à la côte Pacifique du Canada pour une durée de deux mois pour… la pêche ! Ca n’a aucun sens.» suivi de: « Comment peut-on passer tant de temps sans travailler ? » C’est la rengaine habituelle des douaniers canadiens et américains qu’on a entendue à Vancouver comme au poste de frontière de Skagway en Alaska.
Après avoir été interrogé par deux douaniers différents, l’un d’eux disparaît pendant un bout de temps avec mon passeport. L’attente est angoissante. Depuis un an que je prépare ce voyage avec Nico, on a essayé de penser à tous les problèmes possibles concernant la pêche, les bivouacs, les ours, … Mais on a certainement pas prévu d’annuler ce trip à cause de fonctionnaires canadiens de Vancouver qui sont surpris qu’on puisse s’intéresser à autre chose qu’aux grandes métropoles d’Amérique du Nord.
Finalement, il revient et me tend mon passeport accompagné d’un glacial: « Vous pouvez y aller. »
Cette fois, l’aventure commence enfin.
Je rejoins le Blackfish Lodge où je retrouve une nouvelle fois avec plaisir Chris, Hannah et les enfants. J’ai passé plusieurs mois chez eux en 2009 et 2010 lorsque je voyageais avec Fred. Ils habitent sur une maison flottant sur le Pacifique, amarrée au rivage d’une île déserte de l’archipel de Broughton. Le premier voisin est à plusieurs kilomètres en bateau et Port McNeill, la ville la plus proche (2000 habitants), est à une cinquantaine de kilomètres, toujours en bateau. Entre le brouillard, les courants, la houle et le labyrinthe d’îles, il est parfois risqué d’aller en ville. En été, lorsque les saumons se déplacent près des côtes, Chris et Hannah reçoivent des clients la plupart du temps américains. Chris les amène à la pêche et Hannah s’occupe de la cuisine et de l’hébergement. Ils repartent au bout de quelques jours en hydravion dont les flotteurs sont remplis des saumons qu’ils ont attrapés durant leur séjour.
Pêche du saumon à la traîne dans l’Archipel de Broughton
Je partage mon temps entre construction de sauna, réparation de terrasse, coupe de bois de chauffage, aide en cuisine, piègeage des crabes et des gambas.
Nico arrive au bout d’un mois. On se fait déposer avec notre matériel et nos provisions au bord de l’X river pour quatre semaines de pêche dans cette vallée magnifique. Cette année, il y a quelques bûcherons qui travaillent à une quarantaine de kilomètres à l’intérieur des terres. A part eux, nous sommes seuls… avec les ours. Quatre semaines sous la tente sans arme à feux, les locaux nous prennent pour des fous. C’est sans doute incompréhensible pour un non passionné de pêche mais, à nos yeux, le danger pèse peu comparé à la perspective de rivières regorgeant de saumons.
On installe notre premier campement près des pools amonts de l’affluent principal de l’X river. Les pools sont des portions lentes et généralement profondes des cours d’eau. Les saumons les affectionnent.
Nous avons une seule chose en tête depuis des jours: être au bord de l’eau et voir si les saumons sont revenus cette année encore. Lorsqu’on arrive sur un des meilleurs spots, pas de poissons. On se déplace pour atteindre différents coins de pêche mais toujours rien. Et si cette année, il y avait eu un problème ? Décus mais surtout inquiets pour la suite, on décide de passer les premiers jours à explorer la rivière jusqu’à sa confluence avec l’X river. A part quelques sentes d’ours, il n’y a pas de chemin et la progression est parfois difficile. On découvre véritablement une rivière splendide: eau translucide, pools encombrés de blocs, puissants rapides, cascades. Après chaque virage la récompense est là. Combien d’années se sont écoulées depuis le passage du dernier pêcheur ? Même si nous ne voyons pas de saumons, on savoure notre chance d’être là. Et puis, à la fin d’un pool, on aperçoit une silhouette immobile sous l’eau. C’est un très beau poisson. On essaie d’être les plus discrets possible. Nico effectue un lancer quelques mètres en amont de la forme sombre. On est extrêmement tendus et on a tous les deux une grosse montée d’adrénaline lorsqu’on voit le poisson foncer sur le leurre. Il l’avale. Nico ferre. Ca y est le poisson est piqué. Il se déplace en tout sens et fait un saut. Là, deuxième décharge d’adrénaline, on réalise que ce n’est pas un saumon mais une truite steelhead, le poisson roi des eaux d’Amérique du Nord ! Les steelheads ont le même cycle de vie que les saumons (naissance en rivière, croissance en mer, puis retour en rivière pour la reproduction). Il y a cependant deux différences: elles sont plus puissantes que les saumons (elles remontent des chutes d’eau que les saumons ne parviennent pas à passer) et elles sont beaucoup plus rares. Cela en fait un poisson légendaire pour bien des pêcheurs de la côte Ouest du Canada et des Etats-Unis.
Nous sommes à peine remis de notre surprise que la voilà qui dévale les rapides en aval. Nico tente de suivre le poisson, canne haute pour ne pas prendre le fil dans des blocs. Il court comme on peut courir sur des rochers humides et couverts de mousse. 200 mètres plus bas, la steelhead se retrouve dans un pool et Nico parvient à l’y maintenir pour la suite du combat. Une demi heure plus tard et après bien des frayeurs, le poisson est au sec. C’est une magnifique steelhead de 90cm. A peine le temps de prendre quelques photos et nous la rendons à son élément et à son unique mission en eau douce: la perpétuation de l’espèce.

Truite Steelhead de Colombie-Britannique
Les premiers saumons finissent par montrer le bout de leur nez et au fil des jours, nous en attrapons de plus en plus. Toutes nos inquiétudes ont disparu. Du moins de ce côté là car un soir alors que nous nous apprêtons à rentrer sous la tente pour dormir, nous apercevons une mère grizzly avec deux oursons qui se dirigent vers notre campement, attirés par l’odeur des filets de saumon que l’on a fait cuire dans des papillottes à la braise. Heureusement, ils décident de s’enfuir dans les bois dès qu’ils nous aperçoivent. Notre campement est entouré d’une corde sur laquelle sont accrochées des clochettes. Ce soir là, les oreilles aux aguets, nous mettons plus de temps que d’habitude à nous endormir.
Après deux semaines, nous revenons au bord de l’océan où nous avons rendez-vous avec Chris, Hannah et leurs amis pour fêter les 30 ans d’Hannah. Ils ont tenu à ce que l’on soit présent à cet anniversaire et c’est pourquoi tout le monde arrive en bateau à l’embouchure de l’X river. On passe une excellente soirée et, avec Nico, nous offrons à Hannah le moulage d’une empreinte de la maman grizzly venue nous rendre visite quelques jours plus tôt. On avait prévu le coup et on est donc parti avec une bonne provision de plâtre. Cela nous permet aussi de ramener une belle empreinte de loup à Fred.
Le lendemain, tout le monde repart pour le lodge et les environs. De nouveaux clients arrivent par hydravion à midi et il s’agit que tout soit prêt pour les recevoir.
De notre côté, on rejoint un autre affluent de l’X river que l’on explore pendant quelques jours. Là aussi les saumons sont bien présents. On pêche à la mouche dès que nos cannes à deux mains le permettent sinon on pêche à la cuillère. On a passé pas mal de temps à réaliser nos propres mouches pendant qu’on était en France à rêver de ce trip. C’est toujours un plaisir de faire mordre un poisson sur un leurre qu’on a créé.
Nous avons l’occasion d’attraper des spécimens des quatre différentes espèces de saumons qui viennent se reproduire dans cette vallée: les lourds chinooks à la défense difficile à manoeuvrer avec nos fouets, les combattifs cohos et leurs sauts spectaculaires, les puissants chums à la robe rayée et enfin les saumons roses plus petits mais parfois très nombreux.
Un saumon pink et sa bosse distinctive
Les chums sont les premiers à se reproduire. Ils le font dans très peu d’eau. Cela permet aux ours de les attraper sans difficulté et à nous de profiter du spectacle. Sur la dernière partie de notre voyage, les chums continuent à rentrer en rivière en grosse quantité. Certains pools comptent au minimum 300 de ces poissons dont la taille moyenne avoisine ici les 90cm. La vision de ces masses de poissons est fabuleuse. Il est dur de s’imaginer que les gaves ressemblaient à ça avant qu’on ne décime le saumon Atlantique.
Après plus de quatre semaines de pêche dans ce coin paradisiaque, force est de constater que le Canada a, une nouvelle fois, réalisé nos rêves. Il faut désormais songer à rentrer. Nous avons rendez-vous avec un hydravion sur l’océan. Le temps a tourné. La pluie et le brouillard rendent les vols dangereux dans cette région de fjords et on commence à douter. Enfin, les nuages se déchirent, le ciel bleu devient visible et l’hydravion apparaît. Il fait un tour de reconnaissance puis se pose sur le Pacifique. Il accoste tranquillement près de nous. On charge les sacs et on décolle. D’en haut, la vue sur la région est à couper le souffle.
C’est sûr, on reviendra.
Un régal à lire : ça me ferait presque m’intéresser à la pèche
Vivement la suite de tes aventures… A ce propos, tes projets se précisent ?