Récit (partie 2/2): Déroulement de l’expé en Mongolie
mar 24 mars 2009 par Dams
Suite de l’article “Récit (partie 1/2): Avant le départ”
1er août 2008, Oulan Bator, Mongolie. Après avoir récupéré notre matériel et acheté du riz et des nouilles pour un mois, nous quittons la capitale pour nous enfoncer dans les steppes à bord d’un van. Le contraste avec la capitale est saisissant. La circulation anarchique, l’air pollué et l’architecure soviétique ont laissé la place aux immensités d’Asie centrale. Nous nous retrouvons rapidement dans des décors de cartes postales avec ici et là des yourtes, des cavaliers, des troupeaux. Nous montons les tentes pour la nuit à la sortie de Karakorum, l’ancienne capitale du plus grand empire ayant existé, l’empire mongol. Après une visite du mausolée de Gengis Khan, nous reprenons la piste. Il n’y a ni croisements, ni panneaux indicateurs, ni bornes kilométriques. Au fur et à mesure que nous approchons, le doute s’installe. En deux jours, nous n’avons vu couler qu’une seule rivière, les autres ont leurs lits à sec. D’autre part, notre chauffeur n’est jamais venu dans le coin et les indications recueillies auprès des personnes croisées quant à la route à suivre se contredisent. Nous faisons le point avec notre GPS et avec une bonne approximation sur notre carte de Mongolie au 1:2 000 000, nous roulons au jugé.
Enfin, une large cicatrice qui traverse la steppe apparaît au loin. Après des mois de préparation, elle est là, sous nos yeux. La Chuluut coule, majestueuse, au fond de son canyon. Cette image est inoubliable, elle correspond à l’instant où le rêve devient réalité. Passé ce moment d’euphorie, nous déchargeons tout le matériel au fond du canyon. Notre chauffeur qui doit retourner à la capitale insiste pour ne pas nous laisser là. Il n’a jamais amené de touristes dans un coin aussi sauvage et surtout pour une durée d’un mois. Lui, cet habitant d’Oulan Bator n’a rien de commun avec les nomades vivant sous les yourtes. Il ne parvient pas à comprendre notre intérêt pour cette rivière. Après nous avoir écrit sur un morceau de papier les phrases “j’ai besoin d’aide” et “amenez moi à l’hôpital”, il accepte de partir et nous nous donnons rendez vous dans un mois, 400kms en aval. Le van disparaît à l’horizon. Nous sommes désormais seuls.
Nous n’avons qu’une envie : pêcher. Nous montons les cannes brin par brin, nous fixons les moulinets, faisons passer la soie dans les anneaux et accrochons nos imitations de sauterelles en se concentrant pour ne pas trembler d’excitation. Nous mettons nos fouets en action et les premières boucles de soie se forment au dessus de l’eau. Là encore, le rêve rejoint la réalité. Les prises s’enchaînent. Nos imitations fonctionnent et nous attrapons de belles truites dont une de 65cm. Quel bonheur. Nous passons cette première nuit à la belle étoile pour profiter pleinement du “grand dehors”.
Le lendemain matin, les choses sérieuses commencent. Il nous faut charger les canoës et commencer notre descente. Les premiers coups de pagaie sont fébriles mais la navigation est facile et l’enchantement des lieux fait son oeuvre. Nous ressentons un plaisir immense à nous trouver là, à évoluer dans cet environnement magnifique. La sensation de vivre est intense. Le soir, nous installons notre campement dans un virage de la rivière. Il y a une barre rocheuse propice à la pêche à l’extérieur de ce virage. Le ciel est dégagé, l’eau est claire et le bois sec abondant. Tous les éléments sont réunis pour un bivouac réussi. La pêche est bonne et nous conservons quelques poissons pour notre repas, les autres retournant dans leur milieu sitôt l’hameçon décroché. Comme la nuit précédente, nous profitons de l’altitude et de l’absence de pollution lumineuse pour apprécier la nuit étoilée.
Les jours suivants, la navigation se corse légèrement. De véritables champs de blocs affleurent ou dépassent de l’eau. La roche basaltique qui les constitue est très abrasive et nous nous inquiétons pour nos canoës gonflables. Ceci sont chargés et donc beaucoup moins manoeuvrables qu’à vide ce qui complique les choses pour barrer. Si aucun rapide de la Chuluut ne présente de difficultés techniques (classe II-III), l’isolement nous incite à privilégier la sécurité aux sensations fortes. Nous préférons donc guider les canoës à l’aide de cordes à travers les rapides trop costauds. Les jours passent et le décor change progressivement. Le canyon s’élargit pour devenir une vallée sinueuse, hésitante quant à la direction à suivre à travers les montagnes de l’Altaï.
Chaque jour, la faune est nombreuse et nous pouvons admirer de nos canoës des cerfs accompagnés de biches, des chiens de prairie, des pigeons nichant dans les falaises, des pygargues à queue blanche dans leurs immenses nids, des aigles royaux, des grues cendrées, des canards, des oies et des cygnes sauvages qui décollent à notre arrivée pour se poser quelques centaines de mètres plus loin. Nous n’avons malheureusement aperçu aucun loup pourtant nombreux dans cette région mais très craintifs. La rivière est également l’endroit où les bêtes domestiques viennent s’abreuver. Ce sont les chevaux, yacks, moutons, chèvres et chameaux de Bactriane. Sur les rives, la flore est très présente. On distingue principalement l’edelweiss formant d’immenses tapis et la marijuana poussant à l’état sauvage que nous n’avons (presque) pas goûtée.
Au bout de quelques jours, la météo change et nous aurons désormais droit à une averse quotidienne. Ceci a pour effet de teinter l’eau de la Chuluut rendant la pêche plus aléatoire. Nous nous accomodons donc parfois de repas sans poisson. A la faveur d’une de ces averses, un sac étanche contenant du riz et des nouilles n’est pas refermé correctement. Cela suffit à recueillir de l’humidité au fond du sac. Quand nous nous en rendons compte plusieurs jours se sont écoulés et une partie de cette nourriture doit être jetée. Il faut nous rendre à l’évidence, les rations déjà minces vont devoir être réduites. Il n’y a cependant pas de quoi paniquer, nous sommes loin de nous trouver en situation de survie. Simplement, avec l’effort et l’altitude, le manque de calories se fait ressentir. Le confit de canard et la garbure se trouvent au centre de nombreuses discussions. Pour les moments “difficiles”, nous avons heureusement prévu un saucisson fumé dont nous faisons des tranches de la grosseur d’un papier à cigarette.
Régulièrement, nous rencontrons des nomades. Ils sont surpris de voir arriver des gens par la rivière et sont fascinés par nos embarcations. Passé le moment d’étonnement, l’accueil est toujours très amical. Tantôt, nous les invitons à notre campement et nous leur servons du café, tantôt nous sommes reçus à l’intérieur des yourtes pour le traditionnel thé salé. Tous les mongols que nous rencontrons ont un sens de l’accueil très prononcé et le thé salé est accompagné de beignets, gâteaux secs, fromage blanc pour notre plus grand bonheur… ou pas suivant les spécialités. La bière mongole faite de lait fermenté passe bien mais la vodka maison à base de bière distillée est réellement trop goûtue pour nos papilles. Un tour en canoë sur la rivière avec nous constitue souvent le moment joyeux de ces rencontres. Chacun essaie à son tour le gilet de sauvetage et le casque sous les rires de ceux qui regardent. La pêche plait aussi énormément et les enfants sont particulièrement attentifs aux noeuds à réaliser pour connecter un appât à la ligne. Ici, la ligne enroulée dans le moulinet constitue à elle seule un petit trésor. C’est donc avec beaucoup de joie qu’ils acceptent le matériel que nous leur offrons. Ils nous arrivent de temps en temps d’entendre une personne hurler au bord de l’eau parce qu’elle vient d’attraper un poisson avec une canne que nous lui avons donnée. Au moment de se quitter, nous sommes conscients d’avoir passé de très bons moments. Ils nous ont offert à manger et fait découvrir un peu de leur culture. Pour cela, nous leur en sommes chaque fois très reconnaissants.
Les journées s’écoulent au rythme de la pêche, des rencontres, des bivouacs au cours desquels le riz au lait de yack se révèle délicieux. Nous effectuons également des randonnées dans les environs. L’Altaï est une véritable incitation à la marche avec toutefois la rareté de l’eau comme limitation. La fin du voyage approche et il faut nous rendre à l’évidence, nous n’attraperons pas de taïmens, ce poisson géant des fleuves sibériens. Cette légende en restera une.
Nous arrivons près de la zone convenue comme lieu de rendez vous avec notre chauffeur. Nous faisons un relevé GPS de l’endroit où notre campement est installé puis nous partons en direction d’un village d’une centaine d’habitants qui est le regroupement le plus important croisé en un mois. Deux motards viennent alors à notre rencontre et nous parvenons à leur faire comprendre que nous voudrions nous rendre dans la ville la plus proche pour téléphoner. Personne ne possède de camion dans le village. Il y a uniquement des motos. Ils nous proposent donc quelque chose qui semble les amuser à savoir nous amener jusqu’à cette ville sur leurs sièges arrière. Au moins autant enthousiastes qu’eux, nous acceptons et vivons un moment inoubliable. Il n’y a pas de route mais une mince piste qui serpente dans les steppes et grimpe au sommet des cols. Nous ne portons bien évidemment pas de casque et les descentes de col sur ces pistes sablonneuses, moteur éteint pour ne pas gaspiller d’essence, procurent à chacun son lot de sensations fortes. Un équipage fait même une chute, sans gravité, dans une montée tant la pente est relevée. Deux heures plus tard, après de nombreuses autres péripéties, nous tenons un téléphone portable à la main et sommes en discussion avec notre chauffeur à Oulan Bator. Il est d’abord surpris puis très heureux de nous savoir vivants et en bonne santé. Nous lui donnons les coordonnées de notre campement qu’il nous assure pouvoir rejoindre même s’il ne s’est jamais servi d’un GPS. Nous raccrochons et partons directement engloutir un repas copieux dans un restaurant. Nous invitons nos amis motards puis après avoir fait le plein d’essence des motos, nous repartons à notre campement.
Trois jours plus tard, nous voyons apparaître le van de notre chauffeur. Cette aventure se termine mais d’autres commencent déjà, naissance pour certains, un an à travers la Colombie Britannique et le Yukon pour d’autres.